C’est au milieu du XIXe siècle que les toilettes deviennent le souci obsédant du corps médical et des plus hautes instances du gouvernement. Les déchets humains sont devenus une maladie insupportable des villes qui explosent sous les effets de l’industrialisation.
Les ingénieurs, architectes et urbanistes doivent résoudre les difficultés que posent les systèmes urbains d’évacuation, les techniques et les choix de localisation des toilettes dans les habitations.
Le petit coin a une grande histoire !
Notre confort actuel est aussi issu de dures luttes idéologiques. Car le XIXe siècle, vers sa fin, ne jure plus que par les bonnes manières, la morale des familles réfugiées chez elles, la discrétion du corps, de ses plaisirs, de ses maux et de ses fonctions. Chacun chez soi, dans l’ordre et la propreté. La pudeur est confondue avec la honte.
Les mentalités résistent longtemps et les batailles morales sont rudes. Aussi la généralisation des toilettes privées est-elle fort lente. Ce n’est qu’à partir des années 1970 que cette pièce devient partie intégrante de tout logement décent.

Comment en parler ?
C’est évident, chacun se voit obligé de parler des toilettes à un moment ou un autre. Mais c’est gênant ! C’est elles que l’on contourne en leur donnant d’innombrables noms. Certains sont humoristiques et neutralisent quelque peu la gêne. Ou alors on affronte celle-ci et on utilise des termes outranciers ! Ça soulage ! Parfois, on inverse les choses. Dans cet endroit où tout le monde va et est seul – le roi lui-même, nous dit le proverbe – et où tout le monde est totalement vulnérable, on prétend y être puissant en y occupant un trône ! Cette ironie fait du bien… On va si loin pour n’en pas parler qu’on appelle « toilettes » un endroit où, en particulier en France, on ne fait pas du tout sa toilette.
C’est compliqué
Aucune autre pièce de la maison n’est désignée par une série aussi longue et diverse de termes. Mais aucune autre pièce n’évoque à la fois la nudité du corps, sa fragilité, le sale, la solitude avec soi-même, la réclusion à la fois nécessaire et volontaire. Bien des maladies se révèlent aux toilettes. Bien des chagrins et des actes dont on a honte se cachent là.

Elles racontent beaucoup de choses
Lisses, blanches et neutres, elles parlent ouvertement de la lutte pour atteindre l’hygiène. Il faut constamment laver, désinfecter, désodoriser. Purifier en somme.
Décorées de bibelots et de tableaux charmants, parsemées de pots-pourris et équipées d’objets assortis, elles essaient de nier la fonction première de l’endroit.
Couvertes d’affiches, de textes, de dessins, elles allègent le poids de la gêne par l’humour.
Devenues salons de lecture, elles tentent de faire oublier où l’on est. Et de jouer secrètement avec la transmission de quelques messages… comme cette maîtresse de maison qui avouait mettre aux toilettes les articles qu’elle désirait faire lire à toute la famille …
Mais que de toilettes minuscules et… « basiques » ! Pourtant, de belles toilettes confortables, vastes et propres font partie du bonheur. Et du statut, bien sûr. Comme pour la salle de bains et la cuisine. Se faire une beauté, certes. Mais ça ne signifie pas qu’on quitte vraiment les coulisses.
Un seul territoire psychologique

Bien des différences séparent ces endroits. Ils ont pourtant ceci en commun : la propreté de l’un évoque celle de l’autre. Une cuisine sale fait craindre des toilettes mal entretenues et une salle de bains douteuse. Mais l’inverse est encore plus flagrant. Des toilettes sales font craindre la pire des cuisines !
Ainsi refuse-t-on de nos jours le décalage – ancien et toléré – entre une façade propre, représentée par le salon, et des coulisses négligées. Nous allons jusqu’à juger par ces dernières la « vérité » d’une maison. Et nous sommes devenus sévères. Car au-delà de l’incivilité, nous craignons par-dessus tout, même si nous ne nous l’avouons pas, le risque de la souillure et de la contamination que représente la saleté de l’autre.



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